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Cinémathèque

Je suis beaucoup moins assidue que d’habitude, et je prie mes (nombreux) lecteurs attentifs de m’en excuser. Pendant ces quelques semaines d’absence, j’ai beaucoup travaillé, fait la fête (à Londres notamment, on ne peut pas être partout) et les soldes. Et tout cela, ben ça prend du temps.

J’ai aussi comme vous vous en doutez beaucoup arpenté les salles obscures, avec quelques films remarquables à la clé, et une demi-déception (elle était prévisible).

S’il on revient un peu en arrière, genre aux alentours de Noël, il faut quand même que je vous dise que j’ai adoré le Carnage de Roman Polanski (sorti le 7 décembre et toujours à l’affiche, tiré d’une pièce de Yasmina Reza) huis-clos jouissif entre deux couples réunis dans un appartement pour résoudre le litige qui opposent leurs deux fils (une vulgaire baston de gamins qui finiront, comme toujours par se rabibocher). Là où l’exercice est fascinant, c’est que cette trame est le prétexte à une très caustique comédie sociale, sur les rapports humains entre les classes et à l’intérieur même du couple. Jodie Foster et John C. Reilly incarnent la middle-class bobo-intello (elle surtout, lui est dans les chasses d’eau, et sa beaufitude sera prétexte à des joutes verbales incroyables et hilarantes), tandis que Kate Winslet et son avocat de mari, Christophe Waltz (très beauf aussi, scotché à son téléphone portable et d’une impolitesse crasse) sont issus de la hupper classe new yorkaise. Tout ceci commence de façon bien policée, pour finir en joyeux (?) bordel, arrosé de whisky, de pleurs, de crises d’hystérie, et même de vomi (si, si). Roman Polanski nous offre là un excellent moment de cinéma, une critique acerbe de la bonne conscience humaniste et des dérives du capitalisme, en même temps qu’un portrait au vitriol des couples qui n’ont rien à faire ensemble et qui maintiennent un semblant de vie commune pour le bien-être de leur enfant et davantage par souci du qu’en dira-t-on. A voir absolument, juste parce que l’on rêve d’assister à la même scène lors d’un déjeuner de famille convenu et ennuyeux, pour voir tout ce beau vernis craquer. Ce film, ça a été mon cadeau de Noël à moi.

J’ai un peu aimé Shame pour le beau Michael Fassbender, si émouvant en sex addict  handicapé des sentiments incapable de tomber amoureux qui lutte chaque seconde pour essayer de ne plus penser à la seule chose qui l’éloigne de ses démons :  baiser. Pour Carey Mulligan aussi, sa soeur paumée qui cherche à se rapprocher de la seule famille qui lui reste. On est ému, bouleversé par des scènes de violence désespérée où l’acteur va jusqu’à satisfaire ses pulsions dans un club gay car il est refoulé de son club habituel. On est aussi déçu de ne rien savoir de ce qui a brisé ces deux êtres solitaires, de leur passé ou de leur avenir, alors que le film comporte pourtant bien des longueurs (notamment une scène où Carey interprète mal et trop longuement le fameux hymne « New York New York »). Dommage.

Plus récemment, Take Shelter, sorti le 4 janvier, est ma première grosse claque ciné de l’année (hormis une fin un peu facile qu’on aurait aimé plus ouverte), avec la révélation Michael Shannon, déjà découvert en flic psychopathe dans la série sur la prohibition Boardwalk Empire et dans le bouleversant Revolutionary Roads (Les Noces Rebelles) de Sam Mendes, aux côtés de Di Caprio et Kate Winslet dans le rôle du voisin à moitié dingue, mais le plus lucide de tous, évidemment. Take Shelter offre le portrait d’un homme en proie à des rêves extrêmement pregnants, et qu’il imagine prémonitoires, doublés d’hallucinations qui lui semblent plus que réelles et qui finissent par handicaper son quotidien. Il est persuadé qu’une énorme tempête va toucher le fin fond de son Ohio perdu et menacer sa petite famille (dont Jessica Chastain, divine en épouse aimante et dévouée) et se met en tête d’agrandir un abri sous terrain déjà existant. Tout le monde le prend pour un dingue, ce qu’il finit par devenir, avant d’accepter de se faire soigner. La terreur de cet homme, son angoisse à l’idée qu’il ne parvienne pas à protéger sa famille, à l’idée qu’il puisse vraiment perdre la raison comme sa propre mère, tout cela se lit admirablement sur les traits inquiétants et puissant d’un acteur avec qui il faudra désormais compter.

Louise Wimmer (4 janvier) est un beau portrait de femme, un film social et engagé, avec cette actrice ultra nature issue du théâtre, Corinne Masiero, qui campe une femme de 50 ans, qui suite à un divorce houleux (on comprend qu’elle a quitté de son plein gré un mari volage et qu’elle n’est pas femme à accepter de revenir) se retrouve à faire des petits boulots et à dormir dans sa voiture. Le portrait qu’en fait Cyril Mennegun est dur, cruel, comme la vraie vie peut l’être, mais jamais irrespectueux. L’actrice est digne, elle lutte pour conserver cette seule chose qui lui reste, la dignité, un combat de chaque instant, surtout lorsqu’il faut soutenir le regard larmoyant de sa fille qui la fuit. Louise ne sourit pas beaucoup, elle est parfois aggressive, mais comment ne pas l’être quand la vie s’en charge pour vous ? Elle se fait console et trompe sa solitude avec des amants de ci de là, qui ne savent rien de sa détresse, mais qui la font se sentir femme à nouveau l’espace de quelques heures. Une note d’espoir point à la fin du film, et il était temps : on sait que le brouillard étouffant de la précarité nous guette tous.

Trust, en salles depuis mercredi, le second long métrage de David Schwimmer (Ross de Friends) est une réussite, parfois un peu didactique mais le propos est suffisamment grave pour ne pas être traité à la légère ni de façon ambigüe. Une gamine de 14 ans (époustouflante Lian Liberato) est contactée par tchat par un certain Charlie, lycéen de 15 ans. Au fil du temps, une amitié se noue. Le Charlie en question se sent en confiance et lui avoue qu’il a en fait 20 ans, puis 25. La gamine hésite, mais ne prévient pas son père, pubard occupé mais prévenant (Clive Owen, en flux tendu pendant tout le film).

Charlie, profitant d’un week-end d’absence des parents d’Annie (la gamine), lui propose de la rencontrer dans un centre commercial. Jusqu’ici tout va bien, mais on sent le truc bien glauque qui arrive. Le mec en a au moins 35, Annie est terrorisée, en larmes, puis se laisse embobiner et guider par se mec qui lui chante combien elle est jolie et combien il l’aime. On est très sérieux sur ces choses-là quand on a 14 ans. Je ne spoile rien du tout, mais il y aura viol, qu’Annie refusera au début de considérer comme tel en continuant de défendre son bourreau contre son père qui s’échine à comprendre comment sa fille a pu tomber ses filets. Le violeur sera traqué et par le père et par le FBI. Pas facile de retrouver ces pros du chat, qui se planquent derrière des adresses IP en Hongrie et utilisent des téléphones jetables. L’ADN correspond, le mec est récidiviste. Il faudra ça pour que la gamine comprenne que son histoire n’a rien eu d’une amourette.

Là où le film est intéressant, c’est que la question de la marchandisation et de la chosification du corps des gamines est sans cesse mise en parallèle avec  la déviance et la perversion du violeur. Le personnage du père travaille pour une boite qui  élabore les campagnes de pub pour American Apparel, où l’on voit des mannequins extrêmement jeunes sourire à l’objectif à moitié nues et dans des poses très lascives… Tous coupables? La quête du jeunisme absolu fera-t-elle de nous des pédophiles en puissance? Certainement pas, mais de la lingerie sexy et des strings pour des gamines de 10 ans, on en trouve partout.

Ce film est tiré d’un fait divers, le réalisateur ayant été sensibilisé par une association de protection des mineurs au cours du tournage d’un épisode de Friends. Emu et bouleversé par cette histoire, il a décidé d’en faire un film, grandement financé par Clive Owen, par ailleurs. La plus jeune des victimes de ce violeur n’avait que 12 ans…

Et enfin, n’allez pas voir J. Edgar, excepté si vous êtes fan absolu de Di Caprio (comme moi), il a des lentilles brunes et son sex-appeal en est grandement modifié. Si vous y allez quand même, rincez-vous plutôt l’oeil avec celui qui fut  l’accolyte et compagnon de route  de Hoover pendant 40 ans, son fidèle ami (boyfriend?) Clyde Tolson, interprété par le sublime Armie Hammer, qui jouait un des frères Winklevoss spolié par Mark Zuckerberg dans The Social Network de David Fincher .

L’interprétation des acteurs est impéccable, malgré des couches et des couches de maquillage, qui en ont d’autant plus de mérite. Caprio est excellent, comme toujours, Noami Watts en secrétaire fidèle, admirablement bien vieillie, est formidable. Mention spéciale aussi à l’acteur qui joue un Nixon plus vrai que nature, sourire scotch brite, brushing compris et « fucking » à toutes les sauces.

Le film est court pour l’ampleur de la tâche (2h15), trop court. Même critique que pour les Marches du pouvoir, de Georges Clooney, il faut plus de temps pour asseoir et peindre un tel personnage, avec de telles zones d’ombres et ambiguïtés : profondément anti-communiste, raciste, gay refoulé, fils à maman, paranoïaque, charmeur implacable… Et plus de temps aussi pour éviter les clichés inhérents à ce scénario qui traite toute la vie d’un personnage secret et complexe. Judy Dench est parfaite en mère castratrice, mais la caricature guette (« je préfère avoir un fils mort qu’un fils homo »). On sent que Clint Eastwood est tiraillé entre son âme de Républicain et celle du citoyen progressiste engagé. Il aurait pu seulement se concentrer sur cette belle histoire d’amour et de fidélité entre deux hommes, qu’il a par ailleurs retranscrit avec finesse et pudeur, en laissant planer le doute, mais en se risquant à montrer cette histoire jusqu’alors taboue dans le grand public américain.

Mais l’on passe trop vite sur les relations de Hoover avec sa mère, ainsi qu’avec les belles actrices qui tombaient à ses pieds (Ginger Rogers par exemple) mais qui le terrorisaient littéralement. Explorer ses relations avec les différents présidents (il en connaîtra pas moins de 9 pendant une présidence de 48 ans) aurait également apporté des réponses. On passe aussi trop vite sur l’enlèvement et la mort du petit Lindbergh, l’enfant du célèbre aviateur, résolue grâce à Hoover et les débuts de la police scientifique. Bref, on sent que Eastwood a de la sympathie pour le directeur du FBI, bien qu’il s’en défende dans de multiples interviews,  et c’est bien ça le problème. Hoover était loin d’être sympathique. En choisissant de montrer ses failles personnelles, sa fragilité, plutôt que ses actes professionnels malveillants et malhonnêtes, le réalisateur choisit finalement le consensus, en restant à la surface de la vie ce control freak frustré et aigri, sans jamais en approfondir un aspect.  Il est vrai qu’il est difficile de raconter la vie de ce paranoïaque si secret, mais tout réalisateur est maître de son oeuvre et peut offrir son interprétation de l’histoire. Eastwood offre ici  un film au scénario lénifiant qui manque cruellement de point de vue. Re-dommage.

Mais rien n’est joué, et ça vaut la peine de se plonger dans le passionnant roman de Marc Dugain, La malédiction d’Edgar, qui raconte les relations particulièrement tumultueuses voire hostiles entre Hoover et les Kennedy.

Ah oui, j’oubliais, Millenium version David Fincher, avec Daniel Craig et Rooney Mara est un peu en acceléré elle aussi, en tous cas du point de vue du scénario.  La version suédoise du premier épisode est en effet plus détaillée et plus minutieuse, mais aussi beaucoup plus classique (trop?). Naomi Rapace y campe tout de même une Lisbeth Salander inoubliable et beaucoup plus animale que Rooney Mara, avec sa tête de poupon anorexique, mais dont la sensualité effarouchée et naïve fait mouche.

The Girl with the dragon tattoo sent la patte Fincher et le rythme du film est incontestablement plus soutenu, l’image plus belle et le parti pris scénique plus marqué. Mention spéciale au générique du film, montage halluciné et syncopé en image de synthèse de corps déformés et recouverts de ce qui semble être toute la boue des horreurs de ce monde, et tout ça sur la magnétique Immigrant Song de Led Zeppelin, reprise par le dieu Trent Reznor. Effet garanti.

La scène dans laquelle Lisbeth se venge sur un des hommes qui n’aimait pas les femme est toujours aussi jouissive, et rien que pour tout ça, on y retourne les yeux fermés (et un peu pour Daniel Craig, décidément très sexy en lunettes).

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